L'alphabet d'Oscar
Hommage de Patrice Houriez à Oscar Dufrasne, décédé en novembre 2006
L'alphabet d'Oscar
A comme Amour qu'il a donné à ses proches et à tous ceux que la vie avait blessés. Au chemin de la Vallière, son cœur s'ouvrait aux mendiants de
la terre.
B comme Baudelaire, le poète qui avait déjà anticipé Oscar : la musique, le vin, la nature, les chats, l'angoisse métaphysique et, bien sûr, le désir. L'exotisme d'Oscar, cependant, fit foin de tropiques lointains et déroula ses magnificences sous le soleil de Provence.
C comme Convivialité. La belle maison rétro avec son bow-window était ouverte à tous.
D comme Dimanches d'août de Modiano, un roman culte de notre regretté Oscar, dont nous débattions souvent, et qu'il a même soumis à un médecin, féru lui aussi de ce texte mystérieux, au point d'en oublier la gravité de la consultation. C'était il y a un quart de siècle.
E comme Élodie, la chatte espiègle qui venait, tous les matins, faire ses ablutions tandis qu'Oscar se rasait.
F comme Flaubert. Que de fois, le dimanche, à l'heure de l'apéritif, n'avons-nous pas récité des passages entiers de Madame Bovary, disséquant le texte dense, toujours révélateur de nouvelles richesses.
G comme Grammaire, la spécialité d'Oscar, qui la dispensait sans être cuistre et qui le connectait à l'orthographe, donc à Carole, donc à l'amour.
H comme Humain, une qualité en voie de disparition dans notre prétendue civilisation, ce qui affligeait de plus en plus Oscar au point qu'il lui arrivait de relayer Diderot dans les lignes désenchantées du Neveu de Rameau : « Il vaudrait presque autant que l'homme ne fût pas né ».
I comme Ironie. Oscar la pratiquait au quotidien. Il y mêlait la finesse de Voltaire et la gouaille de Brassens, lui qui s'ingéniait à parodier le commun des mortels, grotesques ambassadeurs de la médiocrité universelle.
J comme Jardin. Jardin d'amis, jardins fleuris, ceux de Basècles, Saint-Symphorien et Ciply. Oscar vitupérait la bêtise des hommes qui abattent les beaux arbres nobles sous prétexte qu'ils souillent les corniches lorsqu'ils pleurent leurs feuilles en automne.
K comme Knock, la comédie satirique qu'il voulait absolument revoir le dimanche où déjà le destin l'avait emporté... loin.
L comme Lumière, élue par notre ami. Dès lors, il appréhendait l'hiver et ses messagers équivoques, comme novembre en fin de parcours... Inutile de vous dire ce qu'il a ressenti lors de son progressif handicap visuel.
M comme Mitterrand, un sujet de discussion entre nous. Finaud comme le président français, Oscar avait à son égard un jugement ambivalent.
N comme Noir, la nuit de la pensée, les dictatures, les mauvais prêtres et, paradoxalement, le vin noir de Cahors, L'œuvre au noir.
O comme Orthographe et ouverture. Ce fut pour Oscar un espace de rencontre culturelle mais aussi amoureuse : sa chère Carole parmi les pièges délicats de textes abscons et tortueux dûment concoctés par de fanatiques linguistes.
P comme Poésie. Jamais Oscar ne manquait de réciter, lors de dîners entre amis, des textes de Baudelaire, de Verhaeren, de Verlaine.
Q comme Quartz de Molyneux, qui achevait en beauté sa toilette.
R comme Ruquier, l'émission qu'il aimait et brocardait tout à la fois : Sarraute la bourgeoise suffisante, Geluck, le Belge sympa, souvent raillé, et Miller le docte et le dogme, intransigeant en politique.
S comme Socialisme. Malgré les scandales des affaires qu'Oscar éludait et qui avaient entaché son parti, il avançait comme argument majeur que le P.S. avait toujours eu comme objectif la couverture sociale des gens.
T comme Théâtre, un point de jonction avec son fils Arnaud, et les merveilleuses soirées qu'ils ont passées ensemble à Bruxelles.
U comme Univers. Vaste question philosophique où Oscar le disputait à Malraux, Chavée, Diderot et Voltaire. Points de suspension, d'interrogation et de nébulosité infinie...
V comme Voix. « Ce qui m'a sauvé dans l'enseignement, c'est ma voix », aimait-il à répéter. Un organe d'autorité et de prestance qui a fonctionné jusqu'au 21 octobre, au point de rendre vide la grande demeure qu'il habitait.
W comme Wagner, les opéras, l'Allemagne romantique, la grande musique, tout ce qui unit le papa, le fils et le filleul.
X comme classé X. Sans que cela concerne l'érotisme ou la pornographie, Oscar était assez coquin pour ne pas s'en formaliser. Mais le X, il aimait l'imposer à tous les intégrismes du monde et, particulièrement, aux islamistes qui prétendent nous régenter.
Y comme Yeux, le souci majeur d'Oscar ces dernières années.
Z comme Zénon, le petit chat couleur de flamme que notre ami avait sauvé, un prénom en hommage au héros de Yourcenar.
Voilà ce que fut la vie d'Oscar...
Patrice Houriez
Collègue et ami

